L_Ange_de_l_abimeAlors que l'issue du tome précédent — « L'évangile du serpent » — paraissait encourageante [1], ce second volume de la trilogie est contre toute attente bien noir. Le récit prend place quelques dizaines d'années après les événements du premier, dans une Europe agonisante, esseulée, embourbée dans une guerre des tranchées l'opposant aux forces armées islamiques. Tandis que la société se replie sur ses vieux démons dans les campagnes ou dans les villes bombardées, les impurs (musulmans ou français dont l'ascendance porte les traces d'origines nord-africaines) sont exterminés dans des camps spéciaux, et les jeunes patriotes embrigadés dans les armées de l'archange Michel pour combattre sur le front Est, en Pologne ou en Roumanie.

Au milieu de cette scène de misère, Pibe, un orphelin perdu, croise la route de Stef, une adolescente mystérieuse, qui l'abrite sous son aile. Ensemble, ils traversent l'Europe pour fuir la répression organisée par les milices de l'archange Michel — un chef politico-spirituel qui a établi sa mainmise sur le continent — et gagner un improbable endroit où ils pourraient vivre loin de cette violence.

Pierre BORDAGE aborde ici le thème d'un futur pessimiste, où les extrémismes religieux dominent, entraînant dans leur croissance la résurgence d'un ordre moral rigide mais hypocrite, l'obscurantisme et le verrouillage des libertés. Un futur d'autant plus effrayant que dans ses grandes lignes, un tel avenir est tout à fait envisageable en regard de certains événements récents.

Il est intéressant de constater que certains motifs repérés dans d'autres histoires de BORDAGE reviennent encore ici ; je pense donc que l'auteur tente de nous faire part de ses inquiétudes au travers de ces récits. Il dénonce ainsi une Europe intolérante et tournant le dos au monde comme dans « Wang », ou encore les terribles exactions et dérives inhérentes à l'instauration d'un système gouvernemental basé sur l'intégrisme (religieux ou politique) comme dans « Les guerriers du silence ». Idées que je partage en grande partie.
En effet, bien qu'à un certain moment une grande religion comme le christianisme a constitué un ciment indispensable à la survie d'un peuple, l'institutionalisation de la religion et l'instauration d'une hiérarchie dont la seule raison d'exister est la création de nouvelles formes de pouvoirs a conduit l'humanité vers ses pires heures. Les dogmes formatent les raisonnements et engluent les populations dans l'ignorance. L'ignorance, mère de toutes les peurs, donc de toutes les haines et donc de toutes les guerres.

Étant donné le lien ténu voire inexistant avec « L'évangile du serpent », je m'attends à tout avec la suite : « Les chemins de Damas », que je n'ai pas encore lue. Pas encore, mais patience ! Mon avis global sur la trilogie ne saurait tarder.

Notes

[1] Cf. billet « L'évangile du serpent »